Premier lieu dans lequel nous existons, le corps est l’essence même de mon travail. Edifiées à partir d’impressions kinesthésiques, haptiques ou visuelles mes sculptures sont le résultat de tentatives dont le processus est donc intrinsèquement lié au corps. Aussi, mon travail tend à questionner les relations de dépendance, c’est-à-dire la manière dont les choses existent les unes par rapport aux autres et dans un espace. Chacune de mes sculptures existe de manière autonome au sein d’un groupe. Directement liée à l’échelle humaine, certaines se déploient du sol au plafond, d’autres habitent les coins. Elles sont creuses, pleines, fragiles, massives, molles, élastiques, rigides, douces ou âpres. Ensemble elles figurent des cocons, des coquilles, des peaux ... et placent le spectateur dans des environnements contraires, des espaces à la fois chaleureux et inquiétants. Caractéristique fondamentale de mon travail, ce conflit des antagonistes est pour moi une manière de penser le monde. En plus de répondre à cette spécificité les matériaux que j’utilise sont d’une grande simplicité et me sont familiers. Les techniques employées sont physiquement difficiles, parfois longues et minutieuses. Mes mains en sont les premiers témoins lorsque j’évide, j’excave, je couds, ou je ponce.

Savana Elahcene a réalisé deux objets graciles qui tiennent à la fois du collet étrangleur, toutefois trop lâche pour emprisonner quoi que ce soit, et du filet à papillon, privé du précieux maillage qui pourrait récolter les insectes. Si piège il y a, ce n’est pas un appât qui se révèle traître, mais d’abord une forme de l’ordre du cocon protecteur, de la chrysalide qui tient au chaud. Les matériaux simples qu’elle utilise pour ses sculptures – laine, terre cuite, perles de verre, bois brut… – rappellent l’arte povera, et également les œuvres puissantes d’Eva Hesse, en ce qu’elles sont souvent des allégories du corps et de son chaos intérieur.      
    
Des béances se déploient : une de ses œuvres en céramique brune, aux contours évoquant une graine ou un estomac au repos, s’ouvre telle une bouche. Sa Cellule pourrait bien contenir un petit corps fragile, mais la laine de verre qui la compose interdit tout toucher. De même, sa Navette en chêne, creusée douloureusement au couteau, suggère une barque de conte nordique, où se trament des récits chargés de sens. Cependant, le travail de Savana Elahcene n’est pas tant traversé par la violence que par la nécessité de s’attacher à incarner dans des formes des gestes lents, répétitifs et appliqués. Et, si elle évide ou excave, c’est plus souvent à travers la suture et le soin que ses mains viennent étreindre la matière.

Texte écrit par Camille Paulhan à propos de l'exposition « Dans la grange » 2018